À quoi sert une vache ?

 


C’est en vrai ce qu’a entendu l’auteur de ce texte dans le restaurant près de son collège pendant le diner (déjeuner). Cependant la question soulève pour lui deux points essentiels sur comment et dans quel contexte la question est formulée. Premièrement, au-delà de connaître la possibilité de l’(in)utilité (respectivement, du point de vue de la personne qui pose la question) d’une espèce dans l’environnement et quels bénéfices cette espèce est susceptible d’apporter à un écosystème, le premier point traite de l’éthique animale : est-il légitime de tuer des animaux non humains pour le bénéfice des êtres humains ? Le deuxième point porte sur le bien-être animal : comment le définit-on ? Dans le contexte de l’exploitation animale, nous allons aussi digresser sur ce qu’est le spécisme.

 

L’éthique animale

Qu’on soit d’accord avec Peter Singer ou pas sur sa position vis-à-vis de McDonald’s, celui-ci a influencé les mouvements pour la protection des animaux non humains. Dans son œuvre La libération animale (animal liberation), Singer « argumente spécifiquement contre l’élevage industriel et l’expérimentation animale ». Sa thèse est soutenue par le concept d’utilitarisme qui propose de juger les actions humaines en fonction de leurs conséquences. Pour un individu, si une action lui procure le maximum de plaisir il faut la retenir. Pour une société humaine, si le plaisir maximal pour un maximum de personnes est atteint, il faut retenir l’action. Pour Singer, alors que de la nourriture peut remplacer adéquatement la viande, « les plaisirs du palais ne peuvent l’emporter (outweigh) sur la souffrance infligée aux animaux par des procédures standard d’élevage ». Sur l’expérimentation animale, celui-ci écrit qu’une expérience sur un animal ne pourrait maximiser l’utilité que « si nous étions prêts à la réaliser sur un orphelin humain d’un âge mental similaire à celui de l’animal ». Notre empressement à utiliser les animaux non humains provient généralement du spécisme, la discrimination arbitraire due à l’appartenance à une espèce animale, terme popularisé par Singer dans son œuvre. Son lien avec l’utilitarisme repose sur la croyance de l’espèce humaine à croire que ses intérêts prévalent sur ceux des autres espèces. Le spécisme est une discrimination telle que le sont le racisme et le sexisme. Qu’adviendrait-il alors si les animaux étaient élevés en plein air ? Il se trouve que certains animaux, comme notre vache, ont des préférences concernant leur avenir. En vrai, il en va de même des poissons et des oiseaux. Le leur supprimer reviendrait à laisser un débit sur un « livre des comptes » moral, comme l’exprime Singer, qui serait absolument supérieur à notre abstinence à manger des produits carnés. Il est donc condamnable de tuer ces animaux juste pour le plaisir de les manger.

Une autre piste de l’éthique animale passe par de droit des animaux non humains. Commençons par le concept de déontologisme. Le déontologisme est la théorie qui propose que chaque acte moral doive être jugé en fonction de sa conformité par rapport à une règle, une valeur, croyance, etc. Il s’oppose au conséquentialisme de l’utilitarisme proposé par Jeremy Bentham et utilisé (!) par Singer. Selon cette théorie, des valeurs centrales comme la valeur inhérente doivent prévaloir sur ce qui est « bon », même si ce « bon » n’a pas d’utilité. Dans cette optique déontologique, les théoriciens du droit exprimeront ce qui est bien ou mal en termes de droits moraux. Tom Regan se pose la question de savoir si « le génie et l’enfant handicapé mental, le riche et le pauvre, le neurochirurgien et le marchand de fruit, Mère Teresa et le vendeur de voitures d’occasion le moins scrupuleux ont tous une [égale] valeur inhérente ». Il répond que tous sont sujets-de-leur-vie, tous ont une expérience favorable ou non, des intérêts, des croyances sur leur environnement. Ils ont un « soi », une unité psychophysique qui évolue dans le temps. Est-ce que les animaux non humains peuvent-ils être décrits de la même façon ? Regan répond que oui pour les mammifères et les oiseaux, et le bénéfice du doute doit être accordé aux poissons. Si être sujet-d’une-vie est porteur d’une valeur inhérente, alors il en va de même pour les animaux non humains. Leur respect passe alors par la reconnaissance du droit fort, typiquement le droit fondamental à ne pas être utilisé comme un simple moyen par l’humanité. Ceci implique une abolition de leur exploitation, y compris la production de lait ou d’œufs. En effet, les poules et les vaches sont tuées lorsque leur rendement baisse, les poussins sont broyés vivants, les veaux séparés de leur mère à la naissance et les veaux mâles engraissée pour la boucherie. Regan a souvent subi des attaques contre ses idées. Par exemple, les personnes faisant objection à cela arguent que les droits ne peuvent être accessible qu’à des êtres capables de réciprocité morale, de réclamer leurs droits, de contracter ou d’être dignes de la pensée rationnelle. Ce que répond Regan est que ces droits peuvent tout-à-fait être accessible à ces êtres et que ceux-ci « peuvent demander » à des représentants légaux de les leur faire valoir (pensez à des enfants en bas âge).

Nous avons parlé du spécisme, revenons-en et formulons des critiques et des éléments de solutions. Nous avons parlé de Singer qui dénonce le spécisme sous un angle utilitariste. Nous avons aussi vu que Regan, déontologiste, souhaite refondre le droit sur le sujet-d’une-vie. Singer n’est pas abolitioniste tandis que Regan l’est, en ce qui concerne l’expérimentation animale. Mais au-delà de ces oppositions, il s’agit en fait de reconsidérer l’éthique et la politique pour inclure les animaux non humains dans la sphère de notre considération morale. Cette réhabilitation est aussi l’occasion de refondre les catégories morales et juridiques par lesquelles les humains se sont considérés, à savoir le chauvinisme humaniste et l’anthropocentrisme. Sous cet angle d’attaque, il ne s’agit en fait pas de porter un jugement sur le statut moral des animaux non humains mais de savoir quelle relation les humains entretiennent avec les animaux dans le même monde dans un cadre de justice. Par ailleurs, connaissant les normes éthologiques des animaux, il ne nous est conséquemment pas possible d’user d’eux comme bon nous semble et typiquement, l’élevage est inacceptable car il augmente la frustration de vie des animaux par le fait qu’elle soit diminuée par notre faute et ceci est injustifiable. Cependant, au lieu de critiquer les philosophes anthropocentristes comme étant les responsables des violences infligées aux animaux, il serait plus juste de reconnaitre que les souffrances de ces êtres sensibles sont dues à l’industrialisation naissante au XIXème siècle et répandue au XXème siècle qui encourage la productivité et le profit au détriment du bien-être des animaux humains et non humains. Une « justice plus juste » serait d’inclure les animaux non humains et de définir leurs droits négatifs, à savoir, penser leur inviolabilité afin de les soustraire aux traitements les plus barbares, du moins pour une majorité d’êtres humains. Enfin, il ne s’agit pas de rester dans une optique de libertés individuelles mais de prendre en compte les animaux humains et non humains dans un optique de commun. En effet, il s’agit d’intégrer les animaux non humains dans le but de les protéger ainsi que de protéger la biosphère, mais cela exige, pour Enrique Utria, un nouveau contrat social.

 

Le bien-être animal

C’est suite à l’observation des d’animaux de rente que des articles scientifiques touchant au bien-être animal ont étudié et mis sur le devant de la scène les anomalies de conditions de vie de ces animaux. En effet, il est apparu que le bien-être animal n’était pas considéré dans l’élevage intensif ou « industriel » - séparation du petit de sa mère, castration (parfois à vif), gavage, enfermement dans des bâtiments obscurs, détention en cage, etc. générant stress, blessures, maladies et ennui – et qu’il ne le sera jamais.

Le bien-être peut se définir comme un était ou l’on se sent bien. Or c’est cet état qui manque dans les industries d’élevage, les animaleries de laboratoire, des zoos et des cirques. Typiquement, si tout déplacement est impossible, que dire de la promiscuité subie par les poulets de chair en bâtiment, poules pondeuses et lapins en batteries de cages, truies à l’attache, palmipèdes dans les boîtes de gavages ?

 

Conclusion

Dans ce texte, nous ne l’avons peut-être pas exprimé clairement mais nous avons fait le lien entre l’anthropocentrisme, qui juge que l’humain est au centre des priorités de la biosphère, et le spécisme. En effet, les besoins des êtres humains prévaleraient sur ceux des animaux non humains. Nous avons vu deux courants de la pensée de l’éthique animale : l’utilitarisme et le déontologisme. Dans ce texte, nous pensons que ces deux courants de pensée sont bons à prendre bien que nous penchions plus sur l’aspect abolitioniste car les animaux non humains ne doivent pas être utilisés à des fins anthropocentristes et le spécisme n’a pas sa place. Nous croyons aussi que les animaux non humains doivent être pris en considération dans la sphère de considération morale. Les opposants poseront peut-être la question de comment reconnaître les besoins des animaux non humains, ce à quoi il est possible de répondre que connaissant les normes éthologiques de ces animaux il n’est donc pas acceptable de diminuer leurs conditions de vie, comme pour notre vache. Enfin, le bien-être animal s’en suit car s’il n’est pas permis moralement (et quelque part, légalement) de dégrader les conditions de vie des animaux non humains, la reconnaissance de leurs droits passe aussi par celle de leur bien-être. Pour terminer, il existe encore d’autres courants de pensées comme le pathocentrisme qui définit une communauté par la reconnaissance de leur possibilité à ressentir de la douleur.

 

Pour aller plus loin :

Enrique Utria, « Ethique et animale », Dictionnaire de la pensée écologique

Florence Burgat, « Bien-être animal », Dictionnaire de la pensée écologique

Valéry Giroux et Renan Larue, « Pathocentrisme », Dictionnaire de la pensée écologique

Podcast : Delphine Saltel, Peut-on cuisiner des animaux morts ?, disponible sur : https://www.arteradio.com/son/61665194/peut_on_cuisiner_des_animaux_morts

Youtube: Politikon, Could animals be citizens, disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=3xqHhJ2qv_8 

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