Les limites de la propriété

 


Genèse de l’article

Le concept de propriété nous touche tous car d’une manière ou d’un autre la propriété nous concerne. Nous avons tous quelque chose qui nous appartient. Mais est-ce juste de définir la propriété comme un concept d’appartenance ? Car la propriété met bien en relation un bien, un propriétaire et un tiers. Le travail justifie-t-il l’accaparement ? Quelles sont les relations entre propriétaire et non-propriétaires ? La propriété est-elle synonyme de liberté ? Quels sont les impacts sur l’environnement ? La propriété est-elle viable et a-t-on le droit de détruire la nature par la seule raison que nous sommes propriétaires ?

Ce sont les questions qui arrivent avant réflexion quand on traite de la propriété, particulièrement quand on la traite sous un angle environnementaliste. La propriété est à la fois un concept qui sous-entend un aspect social et environnemental : quel régime aborder pour protéger la nature ? C’est ce que nous allons voir dans cet article.

 

Fondements de la propriété

Les révolutionnaires de 1789, suite à la complexité du système féodal, ont voulu revenir aux principes simples du droit romain. La philosophie des Lumières lui ajoute ce qui engendre le concept de propriété que nous connaissons aujourd’hui c’est-à-dire qu’elle a pour vocation de protéger les individus contre les possibles interférences des autres ou du gouvernement dans leur sphère privée. La propriété a donc pour fonction de protéger l’autonomie des individus. Les personnes doivent être pleinement maîtresses d’elles-mêmes et de leurs possessions, sans pour autant empiéter sur la liberté d’autrui.

Le droit de propriété se compose de différents attributs qui caractérisent la relation entre propriétaire, bien et tiers. Son nombre peut varier selon les économistes ou les philosophes du droit mais le plus classique compte trois attributs : l’usus qui comprend le droit d’usage, d’exclusion et de gestion ; le fructus autorise la perception des fruits, des produits et des bénéfices du bien ; et l’abusus qui est le droit de contrôle sur le devenir du capital : il s’agit du droit de disposer ou de détruire son bien.

En économie institutionnelle on cherche à classifier les régimes de propriété dans le but d’allouer les biens ainsi que de coordonner leurs échanges de la manière la plus efficiente possible, suivant les objectifs d’économie politique poursuivis. La classification classique se fait selon l’exclusivité et la rivalité. On a donc les biens privés, les biens communs, les biens de club et les biens publics. Ceci a permis de corriger certaines confusions ou erreurs, comme la « Tragédie des biens communs » de Garrett Hardin et c’est sur cette base-là qu’Elinor Ostrom et ses collègues ont fondé leurs recherches sur le développement des régimes de propriété.

 

Commons, ou la mise en cause du principe de propriété

Le constat part du principe du droit de voisinage et des conflits qu’il y a entre les voisins. Il s’agit de résoudre les conflits qu’il y a entre les détenteurs de droits de propriété ou de détenteurs de droits similaires. L’idée est qu’un propriétaire, par son activité, engendre une nuisance à son voisin. La réponse ultralibérale à ce problème fut édictée par l’économiste Ronald Coase dans le théorème qui porte son nom. Dans celui-ci, il faut définir clairement les droits de propriété afin de pouvoir négocier l’internalisation des externalités causées par un pollueur, ou celui qui engendre la nuisance.

L’approche en termes de régimes de propriété faite par les économistes institutionnels cherche à dépasser les limites établies par le théorème de Coase, notamment en tenant compte du fait que les coûts de transactions ne peuvent pas être évités dans la vrai vie (car il n’y a pas de concurrence parfaite). Dans la gestion des ressources naturelles, cette approche est centrale car les différentes définitions induisent à des prises de position différenciées. Par exemple, l’économiste Hernando de Soto argumente en faveur de la définition des droits de propriété car l’économie informelle dans les pays du Sud est un frein au développement. Définir les droits de propriété permet aux propriétaires de mettre en gage ce « capital mort » et de contribuer au fonctionnement de l’économie nationale. A l’inverse, d’autres disciplines soulignent les méfaits de la privatisation en ce sens qu’elle apparaît bien souvent comme le problème de la surexploitation des ressources. Pour elles, ainsi que pour de nombreux anthropologues, la propriété commune peut parfaitement assurer la pérennité d’un pool de ressources car il n’y a pas de tolérances quant à la destruction de ce capital. En effet, cela rendrait impossible la transmission aux générations futures d’ayants droit.

La propriété n’est pas le concept sur lequel repose le capitalisme ? Si l’on suppose que le capitalisme est un vecteur de destruction de la nature, il existe cependant un régime, et c’est le régime des communs, qui peut être une des solutions à cette destruction grâce à la transition écologique. Notamment, il s’agit de rester ouvert à toute typologie de régime acteur dans celui-ci – en particulier aux entreprises capitalistes. Il s’agit en fait de faire fonctionner l’économie de manière circulaire ou le maximum de déchets peut être la ressource d’une autre entité. Cela viserait à la diminution d’énergies d’origine fossile et à un usage plus maîtrisé des ressources naturelles tout en privilégiant la coopération à la compétition.

Enfin, celles et ceux qui ont eu connaissance de « The tragedy of the commons » savent que la fable du biologiste Garrett Hardin est erronée dans son intitulé (ce qu’il a reconnu à demi-mot par unmanaged commons). Il ne s’agit pas tant de la « tragédie des biens en commun » que de la « tragédie des biens en libre accès » qu’Hardin décrit. Ce qu’on appelle les commons sont initialement les « communaux » ou les pâturages régis collectivement sous des règles et des sanctions prédéfinies par les usagers. C’est sur cette base qu’Elinor Ostrom et ses collègues ont développé leurs recherches sur l’efficiences des modes de gestion communautaires et sur l’organisation des régimes de propriétés communes. Ainsi, selon leur modèle, les régimes de biens sont fondés sur quatre critères : 1. L’identité des détenteurs des titres de propriété ; 2. L’organisation de l’exclusion ; 3. L’identité des responsables du contrôle de l’accès ; 4. Les acteurs habilités à participer aux processus de décision au sein du régime. Ceci a permit de distinguer les régimes de libre accès et de propriété commune, ce qui était à l’origine l’erreur de Hardin dans la « Tragédie des communs ».

 

Devoirs, ou la limitation du contenu de la propriété

Pour les tenants de cette Ecole de pensée, il s’agit là de restreindre la marge d’action du propriétaire privé et d’en retirer ce qui est susceptible de nuire à l’environnement. C’est une pilule difficile à faire passer pour les tenants de la pensée libérale.

Plutôt que de contraindre, il s’agit de rappeler aux propriétaires que leurs droits sont aussi assortis de devoirs. A ce titre, ils auraient le devoir « de limiter les usages du sol de telle sorte à promouvoir le bien commun » (Freyfogle, 2006, p. 117). Ici la propriété n’est pas remise en cause mais elle est sensée être limitée. Généralement, il s’agit de faire intervenir l’Etat dans la gestion de l’environnement par des politiques publiques. Par exemple, le zonage a permit de limiter la marge de manœuvre des propriétaires en termes de constructions. Aussi, dans la seconde moitié du XXème on a vu la mise en place de nombreuses politiques publiques en faveur de la protection du milieu naturel.

La conséquence de la limitation à la marche de manœuvre des propriétés privées se voit sur la liberté qu’elle engendre sur l’espace public. En effet, une limitation ou une restriction de la liberté du propriétaire conduit à une augmentation de la liberté des non-propriétaires.

 

Enjeux

Comment va évoluer le concept de propriété dans les années à venir ? Cette question présuppose que l’évolution dépend du régime politique des sociétés. Mais si on pense que les externalités sont engendrées sur plusieurs domaines propriétaires, le problème ne viendrait-il pas à se complexifier d’autant qu’il devient difficile de définir qui sont les propriétaires et qui sont les personnes qui engendrent la pollution dans l’espace public ou privé ? La propriété ne deviendrait-elle pas obsolète vu sous cet angle-là ? Comment remédier au problème de pollution de manière libérale ou étatiste ? Peut-on donc définir les droits de propriétés et négocier sur la santé des personnes ? Ou bien comment peut-on taxer les responsables ? ne faudrait-il pas repenser le problème comme un problématique commune ? la pollution ne serait-il plus un problème individuel mais collectif ?


Pour voir plus loin:

- Nahrath Stéphane, Bien Commun, Dictionnaire de la pensée écologique

- Gerber Jean-David, Propriété, Dictionnaire de la pensée écologique

- Vivien Franck-Dominique, Tragédie des biens communs, Dictionnaire de la pensée écologique

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