De l'écologie marchande

 

Le profit est le mot clé de l’économie d’aujourd’hui, même lorsque l’on parle d’écologie. Pour les économistes libéraux et les détenteurs du capital et des moyens de production, deux alliés, il s’agirait de faire d’une pierre deux coups en environnement : allier protection de l’environnement et profit. Pour les grandes entreprises en tout cas, ces deux thèmes ne sont pas toujours compatibles, voire vont à contre-courant. Car lorsqu’il s’agit de processus de court terme, l’autre, dont les phénomènes se passent lentement à l’échelle de temps humaine, doit se régénérer lentement. Dans ce texte, nous allons comprendre pourquoi la nature ne doit pas être sujette à la marchandisation. Karl Marx qui, au-delà de la position politique, fut un fin analyste du capital dit que la valeur provient de la force de travail humaine. Les penseurs libéraux quant à eux (Smith, Locke, etc.) accordent une importance au travail soit dans le prix des choses, soit dans l’accaparation des biens, c’est-à-dire dans la propriété privée. Aussi, nous allons prendre position sur la croissance verte et expliquer pourquoi ce n’est qu’un processus à retardement. Enfin, nous conclurons sur pourquoi le capitalisme est une impasse quand on parle d’écologie.


La marchandisation de la nature

Crédits carbone, marchés de quotas d’émissions, green bonds, fonds d’investissement verts et autres instruments financiers ont le vent en poupe dans les milieux de la finance et du capitalisme dits verts. Au fond, il s’agirait d’accaparer des « biens » environnementaux dans le but de protéger l’environnement et de lutter contre le changement climatique. Le magazine The Economist et les leaders qui se sont rencontrés au sommet pour le climat à Glasgow proposent même de donner une valeur marchande à la forêt pour qu’elle en ait une meilleure à un moment donné (en plantant des arbres donc…) Dans cette partie, nous allons sonder les raisons pour lesquelles la propriété privée et la maximisation du profit (les deux postulats de la logique marchande) seraient des vecteurs de la protection de la nature, qui est relayée à un état de marchandise.

En vrai, il est assez difficile de définir ce qu’est une marchandise en économie. Typiquement, les penseurs de l’économie politique intègrent un prix ou une valeur à la marchandise, comme le font respectivement Adam Smith et Karl Marx, pour les plus connus d’entre eux. Pour la logique libérale, Smith définit le prix des marchandises par la part du travail, la part de la rente du propriétaire et la part du profit du propriétaire du capital. Par exemple le prix du blé paye la rente du propriétaire terrien, paye les salaires des ouvriers et paye le profit du fermier. Pour Marx, les marchandises ont une valeur (d’usage et d’échange, « mutuellement exclusives »). Cette valeur est le produit du travail moyen effectué pour produire cette marchandise. Il ne faut pas confondre le travail et le salaire dans l’analyse marxienne de la valeur. Cependant, pour Marx, comme la valeur des marchandises sont le fruit du travail, la nature (l’air, l’eau, etc.) ne doit pas être considérée comme une marchandise car elles ne sont pas issues du produit du travail humain. La marchandisation de la nature n’est donc pas un processus « naturel ».

Au fond, il est utile de dire que la marchandise doit être « délimitée » par un droit de propriété. Une marchandise, en effet, doit appartenir à un possesseur pour qu’elle puisse être échangée. Il faut donc bien définir les limites de la propriété ainsi que les droits. Par exemple, Ronald Coase voulait définir précisément les droits de propriété dans le but d’internaliser les externalités négatives sur l’environnement qui étaient néfastes pour un certain voisinage. Dans le cas de la finance verte, il s’agit de bien définir les droits de propriété dans le but d’échanger des instruments financiers qui ont pour sujet des biens environnementaux. Par ailleurs, et c’est toute la difficulté des échanges mondiaux, c’est comment réduire la marge d’action du propriétaire pour que son bien environnemental puisse pérenniser, action qui se fait par des lois. C’est ce qui allait se passer à la conférence ministérielle qui aurait dû avoir lieu à Genève.

Enfin, la notion de propriété possède, entre autres, l’attribut qui rend possible la rentabilité de ce qui est appartenu (frutctus). Le but est alors de maximiser le prix de ce qui peut être vendu pour obtenir un maximum de profits. Dans la finance verte, il s’agirait d’accorder une valeur maximale à une parcelle de terre en y mettant ce qu’il y a de plus rentable pour en tirer un plus grand profit. L’action n’est pas forcément toujours vertueuse car « ce qu’on y met » peut être contre-productif (que ce soit par la volonté du propriétaire ou non).

 

La croissance verte

Pour l’OCDE, la croissance verte implique de favoriser la croissance économique et le développement tout en veillant à ce que les ressources naturelles puissent offrir des services écosystémiques dont l’humanité dépend pour son bien-être.

Si la croissance actuelle ne se soucie que peu de la raréfaction des ressources naturelles et cherche la maximisation du profit des entreprises, la croissance « verte » ne fera que retarder l’épuisement de ces ressources, fusse-t-elle plus « propre » ou plus « efficiente ». En effet, la logique de la croissance verte reste dans la même veine que celle de la croissance actuelle. Typiquement, la croissance verte repose sur quatre piliers (ou moteurs) : l’amélioration de la productivité, l’investissement, l’ouverture de nouveaux marchés, la fiscalité « verte », et la réduction des risques pour la croissance.

Comme cela a été dit, la croissance verte cherche une plus grande efficience dans l’utilisation des ressources naturelles. Cela traduit le fait que l’exploitation des ressources naturelles perdure, mais sous le pilier « investissement » il faudrait investir dans des technologies plus efficientes pour produire une « meilleure » extraction, ce qui est contradictoire. Aussi, il est possible de supposer que l’investissement dirige son action vers d’autres investissements qui s’extraient des ressources fossiles. Mais comme la consommation doit augmenter, suivant la logique de la croissance verte, même en « mieux », cela revient aussi à augmenter la consommation en ressources fossiles indirectement.

Aussi, la croissance verte doit s’adapter à chaque contexte, à savoir à chaque pays. Si l’on divise le monde en termes de pays du Sud et Pays du Nord, il semblerait que ces derniers soient plus dépendants des ressources naturelles de par leurs économies. D’où le fait que l’expansion des pays du Nord, vis-à-vis de leur dépendance envers les pays du Sud dans l’extraction des ressources naturelles (en effet les pays du Sud regorgent de plus de ressources minières que certains pays du Nord) soit défavorable envers ces derniers. Alors que les pays du Nord visent l’expansion, même « verte », la mondialisation a montré que les pays du Nord sont les bénéficiaires de ces ressources au détriment des pays du Sud qui subissent les dégâts engendrés par l’exploitation de ces ressources par les entreprises des pays du Nord. Même si l’extraction des ressources est plus « propre » dans un contexte de croissance verte, ou si elle devient plus inclusive des populations locales, la raréfaction est donc uniquement retardée et la pollution « remise à plus tard ».

 

L’impasse du capitalisme et conclusion

Nous l’avons dit dans La croissance verte, mais dans un autre vocabulaire, que le libre-échange, dans un processus de mondialisation, se rendait prédateur des ressources naturelles. Alors que le libéralisme a trouvé sa pratique dans le capitalisme, la caractéristique productiviste/consumériste fait qu’il en est toujours plus dépendant pour la croissance, même « verte ». Accessoirement, pour le penseur de l’écologie politique André Gorz, la logique du capitalisme – séparation entre capitalistes et travailleurs – contribue à la prédation et au gaspillage. Nous avons aussi vu que d’après les penseurs libéraux comme Smith, mais aussi comme ceux de la gauche tel que Marx, le travail est un vecteur primordial pour fixer une valeur dans une marchandise. De plus la notion de propriété revient dans les deux analyses bien qu’elles s’éloignent dans leurs substances : un échange doit être issu de deux propriétaires. Par ailleurs le fait d’accaparer des biens dans un contexte de capitalisme n’en reste non seulement que prédateur en ce qui concerne les ressources naturelles mais aussi inégal dans la distribution de la richesse produite, c’est-à-dire en termes socio-économiques. La gestion des communs serait-elle la solution ? Nous en avons parlé dans ce blog.

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