De la compétition et de la coopération : autour de l’écologie

 

« […] être le meilleur, c'est quelque chose qui est en train de faire fondre la planète », disait Albert Dupontel, un acteur français, pour LCI. Sa réflexion s’inscrit dans la course aux Césars, un prix du cinéma français. On fait un saut. Pour lui, être le meilleur est néfaste pour le climat et la biodiversité, « et on se chope des virus ». Il dit que les hommes d’affaires qui veulent être les meilleurs font des produits les plus compétitifs possibles que les autres et que cela à un impact négatif sur la nature. Si on suit sa pensée, la compétition entre les entreprises dans une industrie détruit la planète.
Dans ce texte, nous allons donc critiquer la compétition et le mouvement dans lequel elle s’inscrit, à savoir, le libéralisme, dans le cadre de l’écologie. Nous avons vu dans De l’écologie marchande que le libéralisme tient sa pratique dans le capitalisme. Ensuite nous allons voir comment la coopération peut être une alternative à la compétition.
 
De la compétition
Adam Smith a théorisé les bases de l’économie de marché, sur laquelle repose la compétition mais dans un cadre plus général, celle-ci s’inscrit dans un système libéral, énoncé par les philosophes politiques comme John Lock. Pour ces penseurs, le libéralisme prescrit que les hommes ont droit, entre autres, à la libre entreprise (ou au libre échange) comme droit individuel. La libre concurrence est la conséquence de ce droit fondamental. Si nous revenons à Smith, La Richesse des nations, son œuvre la plus célèbre et socle sur lequel se fonde le libéralisme économique, développe l’analyse de la libre entreprise, et donc, de la compétition. Le concept n’apparaît cependant pas directement dans l’œuvre mais est sous-entendue notamment lorsqu’il parle du prix des marchandises, du marché, et de sa critique du système mercantile. Typiquement, la concurrence exerce une influence sur les prix. Divers économistes ont favorisé la théorie de la concurrence comme Friedrich Hayek ou Joseph Schumpeter. Pour eux, la concurrence favorise l’innovation, notamment avec la « destruction créatrice » de Schumpeter. Les entreprises qui n’innovent pas sont dépassées par celles qui le font.
Pour faire court, la concurrence, dans la théorie économique, se pratique lorsqu’elle est « pure et parfaite », c’est-à-dire quand il y a beaucoup d’acheteurs et de vendeurs, que l’entrée et la sortie du marché se fait de manière fluide et que les produits sont homogènes pour la pureté et qu’il y a libre circulation des facteurs de production (capital et travail) et que l’information est transparente pour la perfection. Or cela n’est pas réaliste car il peut y avoir peu de vendeurs et beaucoup d’acheteurs en pensant aux multinationales, les principales pollueuses ; les coûts d’entrée et de sortie dans le marché peuvent être élevés et, de nos jours, les produits sont totalement segmentés selon les consommateurs cibles (il suffit de penser que les entreprises ont des stratégies marketing pour vendre ou pour entrer dans un marché). De plus, le mouvement des facteurs de production peut aussi avoir un coût élevé et qu’il y a asymétrie d’information entre les consommateurs et les producteurs de biens.
Le système de l’économie de marché est passé au stade du capitalisme, pour Fernand Braudel. Dans une économie de marché, les biens et les services sont échangé dans le but de satisfaire des besoins après avoir fait un surplus de biens que l’individu a produit et ne peut plus consommer (surplus). Dans le système capitaliste, les échanges commerciaux sont un prétexte pour augmenter les profits des entreprises. Braudel fait donc une distinction entre économie de marché et capitalisme. Pour Naomi Klein en 2014 (lors parution de son essai sur le capitalisme et le climat, et pour d’autres plus tard), le capitalisme est destructeur du climat et de la biodiversité. Klein affirme, et nous ferons le raccourci, que le libéralisme et le laissez-faire qu’il prône engendre une consommation démesurée et conduit à des accords commerciaux néfastes pour l’environnement.
Dupontel affirme donc juste, ou en tout cas, son discours pour LCI pourrait s’inscrire dans un courant antilibéral, ou alors celui de Klein. Qu’il le soit est impossible à affirmer. Par ailleurs, nous avons dit en introduction que le libéralisme trouve sa pratique dans le capitalisme et nous l’avons montré dans De l’écologie marchande. Pour Braudel les échanges commerciaux des entreprises capitalistes n’est qu’un prétexte à faire du profit (au final, faire du profit n’est que le but d’une entreprise, du moins, c’est ce que l’on apprend en école de commerce).
 
De la coopération
En simplifiant, nous avons vu que la compétition (ou la concurrence) avait tendance à être prédatrice de l’environnement. Dans ce paragraphe nous allons essayer de trouver un élément de réponse à ce problème via le concept de coopération. En effet, comme la coopération englobe les concepts d’intérêt général et de bien commun, on peut penser qu’elle est plus vertueuse dans son impact sur l’environnement. Le but, donc, de la coopération serait de passer d’un mode atomistique d’Homo oeconomicus à une relation liée entre ce qui est humain et non-humain. Le concept de coopération étant d’ordre économique, il engloberait, dans son activité, le bien-être entre le vivant et le non-vivant a contrario de la pensée individualiste de la concurrence.
Dans son essence, la coopération prend sa forme dans une organisation collective d’individus qui a un but partagé qui mène à leur satisfaction ainsi qu’à celle des parties prenantes. D’où la notion d’intérêt général. C’est une organisation collective et économique qui tire son activité d’un pool de ressources collectif. D’où la notion de bien commun. Dans un système, la coopération vise un but particulier sans pour autant faire parvenir la concurrence ni le conflit. Dans un système libéral, la coopération relèverait de l’oxymore à cause de la concurrence ou de la compétition, voire du conflit. Ici, nous distinguons la coopération de la coopération internationale où les pays industrialisés apportent leur aide au pays en développement par des accords bilatéraux. Ce que nous voulons souligner dans la coopération, c’est l’aspect de prise en charge égale entre les acteurs de la coopération, à savoir leur égalité dans le regroupement ainsi que leur respect (self-) imposé dans la gestion des pools de ressources. On peut aussi parler de synergies où les différents groupes coopératifs de différentes natures collaboreraient : les rejets des uns peuvent servir à la production des autres.
On retrouve la coopération dans des systèmes organisationnels comme les coopératives où les acteurs ont des voix égales et dont le but est de diminuer les prix de revient, voire de vente des produits qu’ils fabriquent (et qui sont censés être de meilleure qualité que les produits du marché). Ce sont des organisations à but non lucratif et les bénéfices sont redistribués ou réinvestis mais dont le but n’est pas d’enrichir le capital. Les coopératives ne sont pas très développées dans les économies libérales. Les économies à tendance socialistes sont favorables aux coopératives de production et celles-ci est partagée avec l’Etat sous le communisme.
Enfin, nous avons vu que la coopération peut être un état d’esprit tout comme un système organisationnel et économique. Le but est de favoriser une collaboration pour préserver l’environnement et promouvoir la justice sociale. Et Comme le disait Albert Dupontel pour LCI, « l’intelligence se fout de la compétition ».

Notes sur la justice sociale liée à la crise environnemental, partie 2



Inégalités ? Injustice ? Les unes impliquant l’autre ? 50% des gaz à effet de serre émises dans l’atmosphère sont dus aux 10% les plus riches de la population mondiale. Dans cette deuxième fournée des notes sur la justice sociale liée aux problèmes environnementaux nous allons parler non seulement de classes sociales mais aussi des implications de justice vis-à-vis de l’environnement.

 

Classes sociales

Autrefois binaire, l’analyse des classes sociales aujourd’hui se veut plus multidimensionnelle. En effet, l’analyse des classes sociales prend racine dans la pensée de Marx où celui-ci fait une distinction entre détenteurs du capital et détenteurs de la seule force de travail, capitalistes vs. Prolétariat, au XIXème siècle. Un rapport de force s’établit entre ces deux classes où les uns tirent profit des autres et où les intérêts des uns divergent des intérêts des autres. Weber, lui, stratifie la société en termes économiques, de situation sur le marché et d’accès aux biens. Bourdieu reprendra les travaux de Marx, de Weber et de Durkheim pour en faire une synthèse. Aujourd’hui, l’analyse des classes sociales prend deux approches : celle des rapports sociaux (classes) et celle des stratifications. Dans les deux cas, la question des inégalités est centrale.

Plusieurs phénomènes font que l’on a tendance à penser que les classes sociales vont disparaître, notamment avec l’augmentation de personnes dans la « classe moyenne » et les activités qui en découlent (éducation, santé, loisirs).

 

Justice climatique

Le réchauffement du climat pose des problèmes d’inégalités et d’injustices. Cependant il faudrait distinguer deux types de justices. Voici deux exemples : en premier, les émissions anthropiques de CO2 réchauffent le climat. Il faudrait donc limiter nos émissions dans le but d’atteindre un plafond de températures traduisant les émissions maximales à émettre. En second, on pense que les émissions de CO2 sont uniformément réparties autour de la planète. Ce n’est cependant pas le cas et le réchauffement engendré génère des perdants et des gagnant accroissant les inégalités. Maintenant la question est celle-ci : faut-il aborder une justice climatique rectificative ou distributive ?

 

Justice intergénérationnelle

« La justice entre générations, entendues comme des groupes ou cohortes d’individus nés à des périodes distinctes, concerne tant celles qui coexistent que celles qui vivent au sein de périodes distinctes » (Rio, 2018). La justice intergénérationnelle concerne non seulement les questions sociales mais aussi environnementales, comme la limitation des gaz à effet de serre ou la réduction de la consommation des ressources naturelles. Cependant La justice intergénérationnelle engendre une relation asymétrique entre générations présentes et futures car les premières peuvent influencer le devenir des secondes qui ne peuvent peser sur les décisions prises par les premières.

Migration


L’être humain a toujours été mobile. Avec la modernité, les flux migratoires se sont intensifiés. Dans ce texte nous nous posons la question de savoir pourquoi nous migrons, dans un contexte moderne. On expose les propriétés des migrations, c’est-à-dire leur « forme » et nous en sondons le « fond » avec les deux types de migrations : intérieures et internationales. Enfin, nous concluons sur la relation entre migrations et mondialisation.

Pourquoi migre-t-on ?

L’approche économique des migrations est dominée par l’école néoclassique. Ainsi, la raison principale de la migration est économique. Elle est modélisée par les facteurs que l’on appelle push factor ou facteur de départ et pull factor ou facteur d’attraction. Il s’en suit que la raison pour laquelle on migre est l’espoir d’améliorer ses perspectives économiques dans une région plus riche. Selon cette logique, la région de départ est réputée plus pauvre. La migration possède des caractéristiques sociales telles que le sexe, l’âge et la catégorie sociale. Généralement, le migrant est un jeune homme célibataire et instruit.

On choisit de migrer pour valoriser son capital humain. Le capital humain est la somme des expériences, connaissance, qualifications que l’on acquiert dès la naissance dans un but productif. L’éducation augmente le capital humain et peut être considéré comme un investissement.

Migrer porte un vrai coup psychologique à l’individu. Les relations sociales acquises dans la région de départ sont brisées et en faire de nouvelles dans la région d’arrivée devient de plus en plus difficile en dehors du travail ou avec l’avancement de l’âge. C’est pourquoi on observe que la plupart des migrations se font avant l’âge de 40 ans révolus et qu’un maximum se fait à la sortie des études (là où les réseaux sociaux sont encore limités et où la valorisation du capital humain se fait le plus ressentir).

 

Les propriétés de la migration

Pour Jean-Marc Zaninetti, il existe quatre propriétés des migrations : l’intensité migratoire, la structure démographique, l’orientation et la portée de la migration.

L’intensité migratoire est « la mesure de la propension d’une population ou d’un sous-groupe défini par quelques caractéristiques importante à migrer ». Elle permet de distinguer quel type de population à tendance à plus migrer que d’autres. L’éducation mais aussi la langue peut être un facteur ou un frein à la mobilité.

La structure démographique peut déterminer si une population est plus mobile qu’une autre. Comme les migrants sont de jeunes adultes, les populations majoritairement structurées de la sorte sont plus mobiles. Ce type de population correspond à la deuxième phase de la transition démographique, c’est-à-dire lorsque la fécondité baisse mais que le vieillissement est encore faible. La conséquence de la migration peut entraîner un changement dans la structure par âge (ou pyramide des âges) d’une population.

L’orientation ascendante ou descendante sont deux opposées. Ainsi, les migrations ascendantes indiquent des migrations des campagnes vers les villes ou des petites villes vers de plus grandes. L’inverse est la migration descendante. Historiquement, les migrations ascendantes sont majoritaires et on observe ce phénomène dans les pays du Sud. Dans les pays du Nord c’est le phénomène inverse qui se produit.

Le modèle gravitaire a été élaboré par Ernst-Georg Ravenstein et mesure la portée spatiale de migration, à savoir la distance de migration. D’après le modèle, la fréquence de migration décroît avec la distance.

 

Migrations intérieures

Les migrations intérieures concernent beaucoup de personnes mais il est difficile de les quantifier par manque de registre de populations dans de nombreux pays.

L’exode rural est un exemple de migration intérieure. Ce processus a débuté dans l’Europe du Nord-Ouest, particulièrement en Angleterre lors de la révolution industrielle. L’exode rural explose au XIXème siècle. Bien qu’il soit très faible aujourd’hui dans les pays du Nord, le départ des campagnes vers les villes est très présent dans les Pays du Sud et contribue à la croissance de villes et des mégapoles de ces pays.

On a aussi les migrations interurbaines et intra-urbaines. Les premières revoient à des migrations de petites ou de moyennes villes vers des villes d’importance régionales ou nationales. Le but est la recherche de l’emploi. Les secondes concernent des mouvement centrifuges, du centre vers les périphéries de la ville, ou centripètes, l’inverse.

 

Migrations internationales

En 2020, on estime qu’il y a 280 millions de migrants internationaux, soit 3.6% de la population mondiale. Ces chiffres semblent relativement faibles mais sont suffisamment importants en termes de conséquences sociales et spatiales pour les espaces concernés : elles montrent des écarts de développement et elles sont souvent une réponse au sous-développement.

La politique est une première cause des migrations. Par exemple on assiste à des migrations de réfugiés chiliens après le coup d’état d’Augusto Pinochet. Ce sont des réfugiés politiques, « les individus qui quittent un État dans lequel leur sécurité et leur liberté ne sont plus assurés et trouvent refuge dans un pays étranger qui les accueille et leur accorde parfois un statut spécifique ». Il existe des pays où les migrants sont indésirables et n’obtiennent pas de statut particulier. On appelle ces migrants des migrants forcés et on parle de populations déplacées.

Les causes socio-économiques sont d’autres push factors. Ce sont souvent des migrations de travailleurs (ou migrations économiques). Ce sont les cas majoritaires de migrations et peuvent provoquer des flux importants de personnes. Généralement, les pays émetteurs sont des pays moins riches que les pays d’accueil.

 

Migrations et mondialisation

A première vue, la relation entre mondialisation et migrations semble évidente. La connexion entre les différents peuples du monde forme une réponse à La mise en relation sans cesse croissante des différents espaces du monde, la mobilité internationale parfois qualifiée de nomadisme planétaire. Ayant débuté au XIXème siècle, les migrations étaient plus importantes en comparaison avec la population mondiale d’alors. Les flux de migrants se sont intensifiés avec la croissance de la population mondiale, les moyens et les types de migrations : travailleurs, étudiants, réfugiés et familles. De plus, la mondialisation de l’économie est un facteur qui augmente les flux migratoires en termes de nombre et de variété. Baisse des coûts du transports et augmentation de leur intensité, images et médias, ainsi que les réseaux sociaux sont des facteurs de migrations. Aussi, la mondialisation de l’économie creuse les écarts de richesses entre les différentes régions du monde, ce qui incite les migrants à aller vers des régions à forte croissance. Les migrations peuvent donc former un indicateur de la mondialisation mais peut aussi être l’une de ses conséquences.

 

Pour aller plus loin :

https://www.iom.int/fr/journee-internationale-des-migrants-2021

Baud P., Bourgeat S., Bras C., 2008, Migration, mobilités dans Dictionnaire de géographie, Hatier

Zaninetti J.-M., 2014, Géographie des peuplements et des populations : L’homme sur la terre, PUF


De l'écologie marchande

 

Le profit est le mot clé de l’économie d’aujourd’hui, même lorsque l’on parle d’écologie. Pour les économistes libéraux et les détenteurs du capital et des moyens de production, deux alliés, il s’agirait de faire d’une pierre deux coups en environnement : allier protection de l’environnement et profit. Pour les grandes entreprises en tout cas, ces deux thèmes ne sont pas toujours compatibles, voire vont à contre-courant. Car lorsqu’il s’agit de processus de court terme, l’autre, dont les phénomènes se passent lentement à l’échelle de temps humaine, doit se régénérer lentement. Dans ce texte, nous allons comprendre pourquoi la nature ne doit pas être sujette à la marchandisation. Karl Marx qui, au-delà de la position politique, fut un fin analyste du capital dit que la valeur provient de la force de travail humaine. Les penseurs libéraux quant à eux (Smith, Locke, etc.) accordent une importance au travail soit dans le prix des choses, soit dans l’accaparation des biens, c’est-à-dire dans la propriété privée. Aussi, nous allons prendre position sur la croissance verte et expliquer pourquoi ce n’est qu’un processus à retardement. Enfin, nous conclurons sur pourquoi le capitalisme est une impasse quand on parle d’écologie.


La marchandisation de la nature

Crédits carbone, marchés de quotas d’émissions, green bonds, fonds d’investissement verts et autres instruments financiers ont le vent en poupe dans les milieux de la finance et du capitalisme dits verts. Au fond, il s’agirait d’accaparer des « biens » environnementaux dans le but de protéger l’environnement et de lutter contre le changement climatique. Le magazine The Economist et les leaders qui se sont rencontrés au sommet pour le climat à Glasgow proposent même de donner une valeur marchande à la forêt pour qu’elle en ait une meilleure à un moment donné (en plantant des arbres donc…) Dans cette partie, nous allons sonder les raisons pour lesquelles la propriété privée et la maximisation du profit (les deux postulats de la logique marchande) seraient des vecteurs de la protection de la nature, qui est relayée à un état de marchandise.

En vrai, il est assez difficile de définir ce qu’est une marchandise en économie. Typiquement, les penseurs de l’économie politique intègrent un prix ou une valeur à la marchandise, comme le font respectivement Adam Smith et Karl Marx, pour les plus connus d’entre eux. Pour la logique libérale, Smith définit le prix des marchandises par la part du travail, la part de la rente du propriétaire et la part du profit du propriétaire du capital. Par exemple le prix du blé paye la rente du propriétaire terrien, paye les salaires des ouvriers et paye le profit du fermier. Pour Marx, les marchandises ont une valeur (d’usage et d’échange, « mutuellement exclusives »). Cette valeur est le produit du travail moyen effectué pour produire cette marchandise. Il ne faut pas confondre le travail et le salaire dans l’analyse marxienne de la valeur. Cependant, pour Marx, comme la valeur des marchandises sont le fruit du travail, la nature (l’air, l’eau, etc.) ne doit pas être considérée comme une marchandise car elles ne sont pas issues du produit du travail humain. La marchandisation de la nature n’est donc pas un processus « naturel ».

Au fond, il est utile de dire que la marchandise doit être « délimitée » par un droit de propriété. Une marchandise, en effet, doit appartenir à un possesseur pour qu’elle puisse être échangée. Il faut donc bien définir les limites de la propriété ainsi que les droits. Par exemple, Ronald Coase voulait définir précisément les droits de propriété dans le but d’internaliser les externalités négatives sur l’environnement qui étaient néfastes pour un certain voisinage. Dans le cas de la finance verte, il s’agit de bien définir les droits de propriété dans le but d’échanger des instruments financiers qui ont pour sujet des biens environnementaux. Par ailleurs, et c’est toute la difficulté des échanges mondiaux, c’est comment réduire la marge d’action du propriétaire pour que son bien environnemental puisse pérenniser, action qui se fait par des lois. C’est ce qui allait se passer à la conférence ministérielle qui aurait dû avoir lieu à Genève.

Enfin, la notion de propriété possède, entre autres, l’attribut qui rend possible la rentabilité de ce qui est appartenu (frutctus). Le but est alors de maximiser le prix de ce qui peut être vendu pour obtenir un maximum de profits. Dans la finance verte, il s’agirait d’accorder une valeur maximale à une parcelle de terre en y mettant ce qu’il y a de plus rentable pour en tirer un plus grand profit. L’action n’est pas forcément toujours vertueuse car « ce qu’on y met » peut être contre-productif (que ce soit par la volonté du propriétaire ou non).

 

La croissance verte

Pour l’OCDE, la croissance verte implique de favoriser la croissance économique et le développement tout en veillant à ce que les ressources naturelles puissent offrir des services écosystémiques dont l’humanité dépend pour son bien-être.

Si la croissance actuelle ne se soucie que peu de la raréfaction des ressources naturelles et cherche la maximisation du profit des entreprises, la croissance « verte » ne fera que retarder l’épuisement de ces ressources, fusse-t-elle plus « propre » ou plus « efficiente ». En effet, la logique de la croissance verte reste dans la même veine que celle de la croissance actuelle. Typiquement, la croissance verte repose sur quatre piliers (ou moteurs) : l’amélioration de la productivité, l’investissement, l’ouverture de nouveaux marchés, la fiscalité « verte », et la réduction des risques pour la croissance.

Comme cela a été dit, la croissance verte cherche une plus grande efficience dans l’utilisation des ressources naturelles. Cela traduit le fait que l’exploitation des ressources naturelles perdure, mais sous le pilier « investissement » il faudrait investir dans des technologies plus efficientes pour produire une « meilleure » extraction, ce qui est contradictoire. Aussi, il est possible de supposer que l’investissement dirige son action vers d’autres investissements qui s’extraient des ressources fossiles. Mais comme la consommation doit augmenter, suivant la logique de la croissance verte, même en « mieux », cela revient aussi à augmenter la consommation en ressources fossiles indirectement.

Aussi, la croissance verte doit s’adapter à chaque contexte, à savoir à chaque pays. Si l’on divise le monde en termes de pays du Sud et Pays du Nord, il semblerait que ces derniers soient plus dépendants des ressources naturelles de par leurs économies. D’où le fait que l’expansion des pays du Nord, vis-à-vis de leur dépendance envers les pays du Sud dans l’extraction des ressources naturelles (en effet les pays du Sud regorgent de plus de ressources minières que certains pays du Nord) soit défavorable envers ces derniers. Alors que les pays du Nord visent l’expansion, même « verte », la mondialisation a montré que les pays du Nord sont les bénéficiaires de ces ressources au détriment des pays du Sud qui subissent les dégâts engendrés par l’exploitation de ces ressources par les entreprises des pays du Nord. Même si l’extraction des ressources est plus « propre » dans un contexte de croissance verte, ou si elle devient plus inclusive des populations locales, la raréfaction est donc uniquement retardée et la pollution « remise à plus tard ».

 

L’impasse du capitalisme et conclusion

Nous l’avons dit dans La croissance verte, mais dans un autre vocabulaire, que le libre-échange, dans un processus de mondialisation, se rendait prédateur des ressources naturelles. Alors que le libéralisme a trouvé sa pratique dans le capitalisme, la caractéristique productiviste/consumériste fait qu’il en est toujours plus dépendant pour la croissance, même « verte ». Accessoirement, pour le penseur de l’écologie politique André Gorz, la logique du capitalisme – séparation entre capitalistes et travailleurs – contribue à la prédation et au gaspillage. Nous avons aussi vu que d’après les penseurs libéraux comme Smith, mais aussi comme ceux de la gauche tel que Marx, le travail est un vecteur primordial pour fixer une valeur dans une marchandise. De plus la notion de propriété revient dans les deux analyses bien qu’elles s’éloignent dans leurs substances : un échange doit être issu de deux propriétaires. Par ailleurs le fait d’accaparer des biens dans un contexte de capitalisme n’en reste non seulement que prédateur en ce qui concerne les ressources naturelles mais aussi inégal dans la distribution de la richesse produite, c’est-à-dire en termes socio-économiques. La gestion des communs serait-elle la solution ? Nous en avons parlé dans ce blog.